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Brian Clough, de Derby à Leeds – Partie 2

C’est la 2e partie de la série proposée par Heristage et Offside sur les traces du légendaire Brian Clough. De sa riche et passionnante vie, c’est son passage de Derby à Leeds qui nous intéressera. Retrouvez les grands moments qui ont marqué cette période cruciale de sa vie (été 1972 – été 1974).

Rémi Carlu — 25 janvier 2017
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C’est la 2e partie de la série proposée par Heristage et Offside sur les traces du légendaire Brian Clough. De sa riche et passionnante vie, c’est son passage de Derby à Leeds qui nous intéressera : entre performances sur le terrain et jeux de pouvoir en coulisse, force de caractère et rivalités exacerbées, retrouvez les grands moments qui ont marqué cette période cruciale de sa vie (été 1972 – été 1974).

De l’été 1973 à l’été 1974 : le temps des surprises

Champion en 1972, septième en 1973. La saison qui a suivi celle du titre a été bien douloureuse pour Brian Clough et ses hommes. Sur le plan personnel, Clough s’est forgé au cours de cette dernière saison une notoriété sans égal. Que ce soit au travers de ces nombreuses apparitions médiatiques, ou par le biais de billets qu’il signe régulièrement dans divers journaux, l’entraîneur anglais est devenu une personnalité publique à part entière, commentant l’actualité footballistique et distillant apostrophes et invectives à qui avait le malheur d’égratigner ses humeurs. Clough est surtout ultra-populaire: les gens l’écoutent – même ceux d’ailleurs pas particulièrement épris de football – et s’identifient à cet homme du peuple, charismatique et charmeur.

L’omniprésence de son entraîneur et le caractère provocateur de ses propos ne sont cependant pas sans déplaire au propriétaire Sam Longson, tourmenté par un manque de reconnaissance évident. Entre les deux hommes, le torchon brûle, au point d’envoyer Longson à l’hôpital pour crise nerveuse lorsqu’Alan Hardaker – secrétaire de la Football League – l’avertit que Derby sera sanctionné à la prochaine sortie polémique de Clough. Il résumera plus tard dans sa bibliographie : « On était sur une corde raide. On s’était élevé c’est clair, mais si Brian dépassez encore les bornes, le club en serait tenu responsable. Et c’était clair à présent que nous n’avions que très peu d’influence sur lui.»

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C’est dans cette configuration délicate que la nouvelle saison, qui doit marquer le retour de Derby au premier plan, commence. Le début de saison est plutôt satisfaisant, quoique entaché de quelques contre-performances. Les Rams ne perdent qu’une seule de leurs sept premières rencontres avant une défaite embarrassante à Coventry mi-septembre. Entre temps, Alan Durban a dû faire ses bagages, et c’est Henry Newton, enfin acheté à Everton contre £90.000 après plusieurs années de tentatives infructueuses, qui le remplace.

C’est après un match dans lequel Derby étrille Southampton 6-2 grâce notamment à un triplé d’Hector que Sam Longson décide de passer à l’offensive pour reprendre le contrôle sur son entraîneur. Cette tentative pour le moins inespérée se décline en deux volets : d’abord, Longson explique à son poulain que dorénavant, il devrait lui demander l’autorisation avant chaque apparition médiatique, et que chacun des articles qu’il publierait devrait être relu et approuvé par la direction ; ensuite, le meuble dans le bureau de Clough contenant l’alcool serait définitivement fermé à clef. Le niveau d’alcoolisme de Clough à cette époque est incertain, contrairement à son haut niveau durant les années Nottingham; Longson considérait visiblement cela comme un problème. Sur les terrains, Derby est défait par Tottenham, concède le nul face à Norwich avant d’aller obtenir le 13 octobre sa première victoire à l’extérieur de la saison, un succès 1-0 à Old Trafford.

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Derby monte alors à la troisième place du classement, et connait son meilleur début de saison sous l’ère du duo Clough & Taylor. Loin d’être le début d’une nouvelle belle saison, il s’agissait plutôt là du dernier match de Clough à la tête de Derby.

Une énième manœuvre politique, cette fois manquée

Durant ce dernier match, Clough a un geste ambigüe : s’il explique avoir fait signe à sa femme, d’autres l’interprètent comme un V sign (l’équivalent d’un doigt d’honneur) envers Longson ou encore Matt Busby, alors membre du board de United. Après la rencontre, Clough et Taylor décident de monter boire un verre; Jack Kirkland, membre du board de Derby, y interpelle alors Taylor et lui fait indirectement comprendre que c’est terminé pour lui, ce que Taylor rapporte à Clough. Au soir, plusieurs membres du board de Derby se rendent chez Longson et rapportent leur ras-le-bol envers Clough; s’en suit alors une conversation téléphonique houleuse entre Longson et Clough.

Le dimanche 14 octobre, Clough annonce – tout en parlant au nom de Taylor – qu’ils démissionnent. Jamais avare d’un petit supplément financier, Clough vendra d’ailleurs l’histoire au Mail pour £1.500. Les choses sont cependant plus compliquées : habile quand il s’agit de manœuvrer politiquement en coulisse pour modifier le rapport de force interne en sa faveur, Clough avait déjà par le passé réussi à influencer la composition du board, éjectant par exemple le frère de Jack Kirkland ou réinstallant Sam Longson en tant que président. Cette fois, la manœuvre est perverse; Clough parie sur le fait que le board n’acceptera pas sa décision, et qu’il pourra dès lors imposer ses conditions, à savoir le départ de Longson et la levée des restrictions concernant ses apparitions médiatiques.

Brian Clough and his assistant Peter Taylor, right, at the Baseball Ground, when it was announced that their resignations had been accepted by the club's directors.

Le lundi 15 octobre,  la nouvelle s’ébruite dans la ville, et des fans se rendent à l’extérieur du Baseball Ground pour protester contre l’éventuel départ de Clough. Le board se réunit dans la matinée, Clough y plaide sa cause. Alors qu’il attend leur décision avec Taylor (ci-dessus), un vote a lieu, et l’anglais perd son pari: seuls deux membres votent pour le refus de la démission. Bien vite, les caméras se pressent, interviewant Longson et Clough tour à tour.

D’un côté, un ennuyeux et hésitant Longson bafouille. De l’autre, Clough étale toute sa superbe et son charisme dans une vibrante diatribe: « Cela me surprend un peu que les gens qui veulent que j’arrête d’aligner les mots n’en sont eux-mêmes pas capables. Il y a un million de raisons pour lesquelles j’ai démissionné et vous venez de discuter avec l’une d’entre-elles, parce qu’il m’a raccroché deux fois au nez la semaine dernière. J’ai la nausée. Je suis gêné pour le président et profondémment honteux pour Derby County. Je vais vous dire pourquoi je pars. Mes genou et mes coudes sont à vifs après que Peter et moi-même aient été forcés à ramper ces 3 derniers mois. Il n’y a que deux choses qui nous ont fait rester si longtemps. D’abord et avant tout, les joueurs et ensuite, les supporters. Ils n’ont pas toujours été d’accord avec nous, mais ils ont toujours suivi nos décisions. Avant le match contre Sunderland la semaine dernière, alors qu’on été en contact avec le président, les autres membres du comité de direction étaient en train de fouiller nos contacts. Ils cherchaient des moyens de nous trouver des fautes. »

Le lancement du ‘Derby County Protest Movement’

Pourtant, les choses sont alors loin d’être terminées : un bras de fer démarre entre la direction et les supporters, qui n’acceptent pas le départ du génie anglais. Don Shaw, dramaturge local, signe ainsi une tribune dans un journal local, et après un passage à la radio, organise une réunion pour lancer une contre-attaque, qui s’autoproclame rapidement ‘Derby County Protest Movement’.

Une véritable guerre des tranchées est alors déclenchée. L’opinion publique est entièrement derrière Clough : pas un seul supporter ne semble approuver son départ alors que rares sont les commentateurs s’aventurant dans la justification de son départ. Face à une telle unanimité en sa défaveur, Sam Longson riposte par voie de presse, déballant dans une longue tribune tous les agissements blâmables de son ex-entraîneur. La réponse tranchante par presse interposée de l’intéressé ne se fait bien évident pas attendre très longtemps.

BRIAN CLOUGH - DERBY COUNTY RAMS FC FANS PROTEST OUTSIDE THE BASEBALL GROUND AS THE 'BRING BACK BRIAN CLOUGH' FOLLOWING THE BOARD'S ACCEPTANCE OF HIS RESIGNATION

Le samedi 20 octobre, alors que Derby reçoit Leicester, les manifestations battent leur plein à l’extérieur du Baseball Ground, où 3.000 personnes déambulent à coup de « CLOUGHIE BACK! » et de « BOARD OUT! ». Entré en contact avec Shaw, Brian Clough compte d’ailleurs assister au match: l’objectif est de le faire ovationner par tout le stade pour forcer Longson à démissionner. Si l’image est devenu mémorable, Shaw considère après coup que l’opération n’est qu’un demi-succès, Longson ayant eu la malice de se lever au même moment pour prétendre être le destinataire des applaudissements.

La semaine suivante, ce sont les joueurs qui décident de passer à l’action, toujours sous l’impulsion de Don Shaw : s’ils choisissent de ne pas se mettre en grève, ils rédigent et signent unanimement une lettre de soutien à leur ex-entraîneur qu’ils déposent ensuite au bord: « Lors des évènements de la semaine dernière, nous avons gardé nos opinions dans les vestiaires. Cependant, aujourd’hui, nous sommes tous unis derrière Mr Clough et Mr Taylors et nous demandons qu’ils soient réintégrés comme manager et entraineur-adjoint du club.»

Les joueurs sont résolus à rencontrer le board, qui refuse cependant la requête du fait qu’un successeur a déjà été choisi. Voyant de la lumière dans les bureaux et en déduisant qu’une réunion est en cours, les joueurs décident d’attendre la sortie des membres. Pourtant, seuls Jack Kirkland et le secrétaire Stuart Webb se trouvent au Baseball Ground; la présence des joueurs les poussent pourtant, par peur, à s’enfermer dans les bureaux, le premier allant même jusqu’à uriner dans un seau à champagne pour éviter de croiser les joueurs. A la tombée de la nuit, ils se décident pourtant à sortir, et sous les apostrophes des joueurs, ils filent à l’anglaise en s’écriant qu’un nouvel entraîneur serait nommé le lendemain.

D’après Longson, un seul homme peut alors remplacer Clough, et il ne s’agit pas de Peter Taylor qu’il avait déjà essayé de convaincre en vain. Il s’agit plutôt de Dave Mackay. Légendaire joueur de Tottenham, Mackay avait rejoint Derby en 1968. Repositionné en défenseur libéro et nommé capitaine, il était alors devenu l’homme de base de Clough et avait permis au club de retrouver la First Division, avant de la quitter en 1971. Devenu depuis entraineur de Nottingham Forest, c’est donc lui qui est nommé pour remplacer son ancien mentor la tête de Derby County.

Un départ groupé pour l’Espagne ?

Après cette annonce, les joueurs et leurs épouses se retrouvent au Newton Park Hotel, avec Brian Clough. Point culminant de la protestation, cette soirée voit tous les acteurs communier unanimement, dans un même esprit de contestation et d’utopisme. Tour à tour, ils rêvent et lancent de grandes idées, comme un enfant anticipant Noël imaginent les divers cadeaux qu’il va recevoir au pied du sapin et façonnent alors ses futurs et grands projets de jeux qui ne verront pour beaucoup jamais le jour.

L’idée de boycotter le club et de partir tous ensemble en Espagne est ainsi lancée et approuvée. Sous l’effet de la boisson, tous se prennent à rêver à des lendemains meilleurs, dans lesquels le magnifique Brian Clough reprendrait la tête de ses vaillantes troupes pour ne faire qu’un et s’en aller conquérir couronne après couronne, dans un Baseball Ground toujours plus effervescent de supporters en totale communion avec leur équipe. La réalité laissait alors place à la rêverie ; la rêverie laissait alors place à l’utopie. Malheureusement, l’insouciance de l’enfant avait gagné ce soir-là l’esprit d’adultes mutins, et rien de tout cela ne verrait le jour.

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En coulisse, rien ne bouge puisque Bradley et Keeling, les deux membres du board en faveur de Clough, ne réussissent pas à fomenter un complot pour renverser Longson. Les joueurs hésitent toujours à se mettre en grève, le syndicat des joueurs leur ayant fortement déconseillé une telle initiative. Clough, après avoir été contacté par Nottingham Forest, est alors en discussion avancée avec Brighton, club de troisième division présidé depuis récemment par Mike Bamber, un riche homme d’affaire. Les supporters continuent eux de protester dans les rues de Derby.

Peu de temps plus tard, Jon Shaw organise un dit dernier rendez-vous au King’s Hall : la salle est remplie, et Barbara Clough se présente avec les femmes des joueurs pour témoigner du soutien de l’équipe à leur ex-entraîneur. Clough fait d’ailleurs lui-même une apparition : il monte sur scène et fait un poignant discours sur Derby et les qualités de ses joueurs.

Parti en pleurs sous les « BOARD OUT! » du public, Clough semble alors plus indécis que jamais. Il vient pourtant d’accepter l’offre de Brighton, notamment dû à l’insistance de Peter Taylor, mais explique au même moment que Bamber sera prêt à le libérer si le poste d’entraîneur de Derby devenait libre. Tous y croient encore.

Contradictions de Brian et clap de fin

Pourtant le momentum vient de passer: bientôt, les désillusions s’accumulent. Bill Holmes, l’un des leaders du Protest Movement, est ridiculisé lors d’une intervention radiophonique puisqu’étant fan de l’ennemi Nottingham Forest. Par ailleurs, à l’image de Roy McFarland, certains joueurs commencent à se lasser de la situation.

Une contre-attaque médiatique est donc lancée, alors que Shaw cherche à donner forme à l’Opération Snowball, qui verrait les joueurs enfin entrer en grève. D’autres réunions s’en suivent, mais le même problème se présente à chaque fois : Brian Clough refuse de demander à ses anciens joueurs de se mettre en grève. Si grève il devait y avoir, il souhaite qu’elle soit unanime et librement choisie, alors que ses joueurs n’attendent visiblement que la demande de Clough pour s’exécuter.

Cependant, il semble clair que Clough ne le fera pas, par peur de voir un ou plusieurs joueurs ne pas le suivre et ainsi détruire symboliquement l’équipe qu’il avait longuement façonnée, l’équipe qu’il avait tant aimée. A plusieurs reprises, il sabote donc les efforts de Shaw, comme lors de cette réunion avec les joueurs durant laquelle il fait éruption par surprise et renvoie tous les joueurs chez eux. Clough explique alors que c’est la réserve qui doit se mettre en grève: un joueur, Tommy Mason, est désigné comme étant celui qui devra faire passer discrètement le message à ses coéquipiers.

Pourtant, le jour-J, celui-ci débarque à l’entrainement et s’écrie : « Mr Clough nous veut tous en grève ». En entendant la nouvelle, Longson se frotte les mains : Shaw et Clough pourraient être poursuivis en justice pour de tels actes. Plus tôt, le nouvel entraineur Mackay a lui reçu chaque joueur dans son bureau pour leur demander d’arrêter toutes ambiguïtés et de se concentrer sur le football, McFarland serrant symboliquement la main de son entraîneur dans le vestiaire. Tout joueur souhaitant partir partirait. Les joueurs venaient par ailleurs de décider qu’ils ne feraient pas grève. Nous sommes fin novembre, et le mouvement de protestation est définitivement terminé, malgré les dernières tentatives désespérées de solliciter un Membre du Parlement et d’organiser le boycott d’un match par les supporters.

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Rémi Carlu

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