Le site 100% foot anglais en direct d'Angleterre

Laurence Stephen Lowry: maître Citizen, âme du Nord

Pour remercier Manuel Pellegrini, les dirigeants de Manchester City ont offert une toile du peintre anglais L. S. Lowry au manager chilien, grand amateur d’art. Mais qui est ce vieux maitre impressionniste anglais, fan de City, artiste ultra populaire en Grande-Bretagne et personnage fascinant du Nord du royaume?

Olivier Sclavo — 20 mai 2016
Laurence Stephen Lowry: maître Citizen, âme du Nord
Laurence Stephen Lowry: maître Citizen, âme du Nord
Laurence Stephen Lowry: maître Citizen, âme du Nord

Pour remercier Manuel Pellegrini, les dirigeants de Manchester City ont offert une toile du peintre anglais L. S. Lowry au manager chilien, grand amateur d’art. Mais qui est ce vieux maitre impressionniste anglais, fan de City, artiste ultra populaire en Grande-Bretagne et personnage fascinant du Nord du royaume?

Ce vieux monsieur, toujours vêtu de son imperméable et de son chapeau, qui se balade, à pied, de maison en maison dans les rues de Salford et de Pendlebury, vivant seul avec son piano, en banlieue de Manchester, c’est tout simplement un des peintres préférés de nos amis anglais.

Du coup, le cadeau du Sheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan et de Khaldoon al Mubarak, à l’entraineur de leur club dénote par sa rareté et son tact, dans un univers footballistique où on a plus l’habitude d’offrir des montres en diamants ou des voitures en or. Une peinture de L. S. Lowry comme cadeau de départ pour celui qui aura fait gagné la Premier League et deux League Cups à City, c’est une jolie attention. D’abord parce que c’est bien connaitre la passion de Manuel Pellegrini pour l’art, qui possède déjà une belle collection; mais aussi parce qu’en offrant une œuvre de ce peintre, fan des Citizens et adoré par une classe populaire qui le fascinait et qui remplie les stades, les dirigeants Sky Blues renouent une nouvelle fois avec leur cité, leur région d’adoption.

La toile offerte reste un secret bien gardé mais quand on sait que certaines de ses oeuvres se négocient aux alentours des quatre à six millions d’euros, on a affaire à un cadeau de premier choix. Au-delà de la rondelette somme du présent, l’histoire de Lowry et de ses tableaux valent aussi leur pesant de cacahuètes.

Un peintre unique, premier amoureux de son Nord

Né à Stretford, aujourd’hui une commune de la communauté d’agglomération du Greater Manchester, en 1887, il va finir ses jours à Glossop, à 40 minutes de voiture de son lieu de naissance, en 1976, sans jamais n’avoir mis les pieds en dehors de l’Angleterre.

Enfant unique et âme solitaire tout au long de sa vie, il aura un rapport à la peinture, puis à la célébrité bien particulier. Employé comme collecteur de loyers, il ne prendra sa retraite qu’en 1952, mais continuera de visiter, à pied, les locataires des alentours de Salford et Pendlebury, jusqu’à ce que sa santé ne le lui permette plus. Une manière pour lui de rester au plus près de son sujet de prédilection: les classes populaires les plus pauvres.

« J’ai commencé à 15 ans, lançait Lowry. Je ne sais pas pourquoi. Ma tante disait que je n’étais bon à rien d’autre, alors autant m’envoyer à l’école d’art« .

C’est au moment où il entre dans l’unique firme de sa carrière qu’il décide d’aller plus loin et de s’inscrire à la Manchester School of Arts. C’est grâce à ses cours du soir, animés par le peintre français Pierre Adolphe Valette, que le jeune homme va perfectionner sa technique. Séduit par les paysages industriels de son Lancashire natal, la quasi-totalité de son répertoire n’a pour sujet que ces cheminées immenses, ces briques rouges, les visages et les habitudes du monde ouvrier. Les influences impressionnistes de René Magritte et de Lucian Freud vont donner à ses toiles une touche surréaliste à ce monde bel et bien présent qui l’entoure.

 

lowry-stockportviaductphoto

Oui, apparemment, il y a de la beauté dans Stockport

Il est le premier, et encore aujourd’hui, le seul artiste majeur et reconnu à avoir mis en peinture ces paysages que la bonne société artistique, très souvent londonienne, a toujours snobé. Ses sujets et son style ont souvent été critiqués, certains le prenant pour un « artiste du dimanche » ou un amateur naïf.

« Je me fiche qu’on me dise que je ne peins pas les vêtements, les ombres, ou que mes silhouettes soient trop fines et longues et leurs pieds énormes, je peins les gens comme je les vois« , déclarait-il. Une de ses marques de fabrique les silhouettes de ses personnages, les « matchstick men », pour leurs allures d’allumettes, sans fluidité ni souplesse.

Lowry, s’est mis dans la poche les gens qu’il peignait parce qu’il était l’un d’eux, lui aussi amoureux de son Nord. Il représente toujours le cliché du Nordiste en Angleterre: têtu, un peu anarchiste et condescendant envers la haute classe de la capitale qui le lui rend bien d’ailleurs. Il est le détenteur d’un magnifique record: la personne qui a refusé le plus d’honneurs de la part de la Couronne. « Il pensait que les titres de chevaliers étaient décernés à des gens qui ne le méritaient pas« , précisait son meilleur ami, le peintre Harold Riley. C’est comme ça que six fois, il va décliner l’invitation de Buckingham Palace de faire de lui un « Sir ».

« Je me sens encore plus fortement attaché à ces gens que je ne l’ai jamais été aux scènes industrielles, disait l’artiste. Ce sont de vraies personnes, des gens tristes. Je suis attiré par la tristesse et il y existe des choses très tristes. Je me sens proche d’eux. »

Le football glorifié sous ses coups de pinceaux

Alors qu’une des toutes premières expositions de l’artiste attire l’oeil d’un journaliste du Guardian en 1921, Lowry ne va commencer à se faire un nom qu’à partir de 1939, au moment où ses tableaux sont exposés à Londres.

Il a alors 52 ans et vient de passer les 7 dernières années de sa vie à se faire martyriser par sa mère, alitée depuis 1932 et la mort de son père. Entièrement dévoué à celle qui « ne comprenait pas ma peinture mais me comprenait« , il ne peint que quand elle s’endort. Elle meurt juste avant que son fils ne s’attire la reconnaissance du public et des critiques, lui qui a toujours cherché à lui plaire.

L’Angleterre entre alors dans la Seconde Guerre Mondiale et Lowry va être désigné comme un artiste de guerre. Un titre officiel qu’attribue le gouvernement à ceux qui vont devoir enregistrer cette page de l’Histoire et donner corps à une certaine idée de la propagande.

A la fin de la guerre il a acquis une certaine réputation mais c’est un tournant footballistique qui va encore plus booster sa célébrité. La Fédération Anglaise de foot lance un concours en 1953 sur le thème « football et beaux arts ». Il remporte le prix grâce à son tableau « Going to the Match ». Depuis, le tableau a été racheté en 1999 par l’association des joueurs de football, la puissante PFA, pour un prix record à l’époque de 1,9 millions de livres-sterling.

Lui qui peint la vie de son Nord, le football en est un élément essentiel. C’est le rendez-vous des masses populaires, c’est la fierté de tous.

Going to the Match

Going to the Match

Représentant les fameuses foules aux silhouettes caractéristiques du peintre, il dépeint Burnden Park, l’antre originelle des Bolton Wanderers, prise d’assaut par les fans un jour de match. Acheté comme investissement, Gordon Taylor, le boss de l’association, s’est quasiment senti obligé de l’acquérir. « Le tableau représente le coeur et l’âme du jeu – l’impatience des fans sur le chemin du stade. J’aurais aimé l’acheter pour bien mois que ça, mais c’est LE tableau de football. Nous voulions conserver cette peinture dans le monde du football. Nous voulions le garder dans le Nord-Ouest, d’où Lowry venait. »

Ce chef d’oeuvre que tu peux aller admirer au centre culturel éponyme The Lowry, sur Salford Quays, à 15 minutes à pied d’Old Trafford, c’est la dernière de ses réalisations centrée sur le le ballon rond. Une religion, une obligation sociale, une force de son Lancashire natal, il fait partie intégrante de ce qu’est cette région de l’Angleterre. Les forces passées ou présentes de ce sport comme les deux grands clubs de Manchester, mais aussi Liverpool, Everton, Bolton, Blackpool, Burnley, Blackburn Rovers Preston Norh End, entre autres, en sont des piliers inaliénables.

Lowry, fan de Manchester City, est l’auteur d’au moins quatre autres peintures connues. Son tableau « The Foobtall Match », peint en 1949, n’avait plus été aperçu en public depuis une vingtaine d’années avant sa mise en vente par Christie’s en mai 2011. Il a une nouvelle fois fait exploser le record de vente: 5,6M de livres-sterling, c’est la plus chère des oeuvres du portfolio de l’artiste.

LSLowry-estate

The Fotball Match

Philip Harley, directeur de la maison Christie’s, ne s’y trompe pas: « C’est l’oeuvre ultime pour les passionnés de Lowry comme de football. Le format large, panoramique et cette vue aérienne du paysage de Lowry, capture parfaitement l’esprit et la scène d’une ville prise par l’excitement d’un match de football du samedi« . Une fois encore, c’est cette foule, anonyme et dans laquelle il se sent le plus à son aise, car il y est invisible, mais aussi le paysage industriel qui occupent le devant de la scène tandis que les joueurs sont à peine visibles.

Inventeur de ces paysages, inspirés par ses promenades et la vue qu’il a de son appartement dans Pendlebury, il n’y à aujourd’hui qu’une seule oeuvre connue de lui qui fait référence à un évènement réel et daté. Son « Manchester City v Sheffield United », qui se focalise sur un vendeur de ticket à la sauvette en 1938, tient une place particulière dans son travail. Ce match (remporté 3-2 par City en 2e division) est une nouvelle fois l’occasion pour lui de se concentrer sur les individus venus assister au match et leurs habitudes. Une scène de vie de ce Nord industriel, dans lequel un match de football est un évènement social central et commun aux habitants.

 

2n04ids

Manchester City vs Sheffield United

Alors que la côte d’amour de Lowry ne fait que grimper, il a toujours autant de mal à gérer sa célébrité. Les visites impromptues le dérange et menace l’inspiration qui lui vient de ses moments de solitudes et de liberté à déambuler dans les rues de la banlieue de Manchester.

Adoré, délaissé mais jamais oublié

Au sommet de sa carrière, le pays le célèbre comme l’un de ses plus grands artistes. Une exposition est organisée en 1964 pour son anniversaire par le monde de l’art qui vient lui témoigner son admiration. Un timbre reprenant son « Coming out of School » est publié par la poste anglaise en 1968. Il est même obligé de demander au premier ministre de l’époque, Harold Wilson, de retirer son tableau « The Pond » de la carte de voeux que le politicien avait utilisé. Lowry tient farouchement à éviter tout contact avec ce monde qu’il rejette en bloc.

Il meurt d’une pneumonie en 1976, à 88 ans, quelques mois avant une rétrospective de son oeuvre à la Royal Academy, à Londres. L’exposition a quand même lieu. C’est encore un record. Jamais autant de visiteurs ne s’étaient déplacés pour venir admirer le travail d’un peintre du 20e siècle.

Puis plus rien. Un des artiste préférés des anglais ne va plus se voir consacrer d’exposition jusqu’en 2013 et une retrospective de la Tate Britain. Un scandale pour beaucoup alors que la galerie possède 23 de ses tableaux dans ses réserves.

Tandis que the Lowry héberge toujours la plus grande partie du portfolio de l’artiste, la plus grande galerie du pays a eu du mal à trouver un moment pour exposer celui qui jouit d’une réputation phénoménale chez les classes les plus populaires et donc souvent les moins sensibles et ouvertes à l’art. Et ce public s’est trouvé au rendez-vous alors que les pré-ventes de tickets pour l’exposition avaient étaient partis en quelques heures.

Immense figure dans la culture populaire anglaise il a toujours été célébré par une des voix qui compte, à Manchester, à City et dans le monde aujourd’hui en la personne de Noel Gallagher. Le groupe Oasis a ostensiblement repris les dessins de Lowry pour illustrer le clip de leur Masterplan.

Un Gallagher qui demandait dès 2011 que la Tate expose les toiles. « Il n’est pas considéré digne d’être à la Tate, déclarait le leader du groupe. Est-ce que c’est juste parce qu’il venait du Nord? Est-ce que quelqu’un sait pourquoi? Je ne me rappelle plus quand j’ai vu un de ses tableaux pour la première fois. Lowry a toujours été là. C’est comme me demander quand est-ce que j’ai entendu les Beatles pour la première fois ».

Gallagher apparait dans ce documentaire « Looking for Lowry » de Margy Kinmonth, où l’acteur Ian McKellen, né lui aussi à Manchester pose la question à l’institution principale de l’art moderne en Angleterre: pourquoi Lowry n’est pas accroché dans les salles d’exposition? « Nous sommes tous dans une peinture de Lowry » avançait même l’interprète de Gandalf.

Un destin torturé pour certains, triste ou génial pour d’autres. L. S. Lowry avait lui une vision simple de sa vie et de son oeuvre.

« J’ai passé toute ma vie à me demander ce que ça voulait dire et je n’arrive pas à le comprendre, je ne le comprends pas du tout même. Je n’y vois moi-même aucun sens. Mais voilà, vous continuez à travailler et vous vous demandez ce que ça veut dire, et encore, et encore, et on en arrive là« .

Une vision peut-être très proche du destin de son club de coeur, Manchester City, ce club à part dans la mythologie anglaise du football. Une vision de la place de ce sport et de la vie aussi, dans ce Nord bien spécial de l’Angleterre.

Pour en savoir plus…

Si vous êtes arrivés jusque là, bravo! Si vous voulez approfondir le voyage, jetez vous sur cette vidéo (évidemment en anglais):

Et celle-ci:

Et la prochaine fois que vous allez voir votre Manchester City ou United préféré, faites le détour par The Lowry pour saluer le maître.

Olivier Sclavo

Journaliste, né dans le nid des Aiglons de l'OGCNice et vouant un culte sans fin à Paul Scholes. Basé à Londres pour vous donner le meilleur de ce que le football anglais a à nous offrir: des buts, des frappes, des tacles, de la bière et des tacles.

Vous Aimerez Aussi