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Exclu – David Peace : « Bill Shankly, une figure révolutionnaire »

L’auteur anglais revient avec un nouvel ouvrage sorti en France, Rouge ou Mort, ce livre qu’il qualifie de socialiste consacré à Bill Shankly, l’entraineur mythique de Liverpool. Un mot pas trop à la mode ces temps-ci. Entretien exclusif pour Offside !

Paul Basse — 23 septembre 2014
David Peace en exclusivité sur Offside !
David Peace en exclusivité sur Offside !

Le rendez-vous a été pris pour 11h30, et David Peace répond d’emblée au téléphone avec une certaine sympathie toute britannique. Nous sommes à Londres, il est à Tokyo où il vit. Durant une bonne demi-heure au téléphone, il évoque avec nous son bouquin Rouge ou Mort (Editions Rivages – Red or Dead) consacré à Bill Shankly, l’entraineur légendaire de Liverpool. Interview d’un homme qui décrit cette oeuvre comme un livre socialiste.[hr style= »dotted »]

Offside ! : David Peace, pourquoi avait décidé d’écrire spécifiquement sur Bill Shankly ?

David Peace : « C’est une bonne question en fait. J’habitais en Angleterre entre 2009 et 2011. J’étais à Tokyo depuis deux ans et je suis revenu deux ans en Angleterre. Durant ce temps-là, je me suis dit que je voulais écrire une autre sorte de bouquin. Quelque chose de différent. J’ai écrit huit livres qui étaient très sombres. Des romans sur le crime principalement. Je voulais écrire un livre, si vous voulez comme une sorte d’antidote. Une alternative aux livres que j’avais écrits auparavant. Pour moi, Bill Shankly comme manager, comme homme, comme être humain, représentait une autre manière de vivre. Il représente une sorte de socialisme britannique qui malheureusement a quitté la culture mainstream au Royaume-Uni. Je pense qu’il était un homme qui a vécu ce socialisme jour après jour sur le terrain et en dehors. Il a construit avec d’autres l’énorme succès de Liverpool. Pour moi, il est une figure révolutionnaire. Je voulais écrire un livre qui était plus positif, davantage un antidote à ce que j’avais. »

Bill Shankly entraineur durant 15 ans de Liverpool adulé par David Peace

O! : Vous avez dit que c’était un livre socialiste. Qu’est ce que cela signifie ?

D.P. : « L’une des contradictions du livre, c’est que, ok, il s’agit d’un livre sur Bill Shankly. Mais en réalité, surtout la première moitié du livre, n’est pas à propos de Bill Shankly. Ca n’a jamais été à propos du soi [pour Shankly]. Il n’a jamais été intéressé par l’individu. Il n’était pas intéressé par la réussite individuelle, celle de sa famille, ou celle de ses joueurs. Il était intéressé par le succès des gens, du club. Pour lui, cela signifiait le public, les gens qui supportaient Liverpool dans la ville ou dans le pays. C’était quelque chose de collectif. C’est ce qui lui importait avant tout. Il disait que tout le monde était égal. C’est ce que j’essaie de mettre en lumière dans le livre, dans la première partie. Dans la seconde partie, nous traitons de sa retraite, qui est un moment très difficile pour lui. Mais il a toujours gardé en lui son socialisme en dépit de ce que lui et le pays ont traversé. »

O! : On apprend entre autres que Bill Shankly était un acharné du travail…

D.P. : « Je pense, pour être honnête que même les managers qui ne réussissent pas sont obsédés par leur travail ! Oui, il est obsédé, et j’ai écrit sur plusieurs personnes obsédés auparavant. Mais ce qui était unique chez lui, c’est qu’il était obsédé par le football -absolument 24 heures sur 24- mais c’est une obsession qui n’avait pas pour but une satisfaction personnelle ou une certaine gloire, ou une quête de reconnaissance. Il n’y avait pas de plaisir personnel. Pour lui, l’obsession est un sacrifice, une souffrance pour le collectif. C’est assez unique pas seulement en termes de football mais aussi pour beaucoup de gens dont moi. »

Bill-Shankly-salutes-the--001

O! : Ce qui frappe aussi, c’est qu’une certaine idée, une esthétique, une consommation du football est morte aussi David Peace ?

D.P. : « Je pense que vous avez raison. Mais je voulais éviter que le livre soit nostalgique en fait. C’est très facile de tomber dans la nostalgie parce que ce moment marque le temps où mon père m’emmenait au stade, et avant lui mon grand-père. Et dans de larges proportions, tout cela a disparu. Les clubs sont désormais largement déconnectés de leur communauté. Les communautés qui ont donné naissance à ces clubs (NDLR : comme les dockers à Arsenal) n’existent pas dans les mêmes proportions. C’est terminé. Comme je l’ai dit, je voulais éviter que le livre soit totalement empreint de nostalgie. Le bouquin montre que la culture, le mode de vie, les racines ouvrières du football ont disparu. Mais cela signifie-t-il que la croyance dans le socialisme est morte avec ? C’est ce que j’essaye de me demander : cela peut-il être quelque chose du temps présent ou du passé ? Je pense aussi que ce livre qui oscille entre 1959 et 1981 traite aussi du présent. Il pose des questions sur notre époque. »

O! : Ce socialisme que vous retracez, peut-il toujours exister. ?

D.P. : « Je pense que c’est impossible aujourd’hui d’avoir ce même socialisme. Ecoutez…. enfin…ça pourrait prendre longtemps ! Mais je pense que le socialisme a évolué génération après génération à cause des changements dans notre société et dans notre économie qui ont été très rapides ces 20 ou 30 dernières années. Malheureusement, le socialisme mainstream n’a pas suivi. Mais je pense que la croyance fondamentale, qui veut que les hommes naissent tous égaux et qu’ils s’entraident existe parce qu’elle est le fruit de Jésus Christ. Je ne pense pas que ces idées soient mortes. Je pense qu’elles ne nous quitteront jamais. J’espère et je pense qu’il y aura une résurgence de ces idées. Je pense qu’elles reviendront. Evidemment, cela devient de plus en plus difficile ces temps-ci, mais je ne les abandonnerai pas. »

O! : L’Angleterre en filigrane du livre n’est plus la même non plus…

D.P. : « Ce que représente pour moi Shankly, c’est une sorte particulière de socialisme britannique. C’est un socialisme qui part des églises et des chapelles. »

Bill Shankly at his testimonial, April 1975.

O! : Un socialisme qui n’est pas marxiste ?

D.P. : « Non pas du tout. C’est Jésus, pas Karl Marx. Shankly a dit dans l’une de ses premières interviews que Jésus Christ était le premier socialiste. Il voit Robert Burns (NDLR : Poète du XVIIIe siècle, surnommé le fils préféré de l’Ecosse) comme un socialiste et un révolutionnaire. C’est là, dans les églises, que les syndicats sont nés puis que les syndicats ont donné naissance au Labor Party (Parti Travailliste) et qu’enfin l’Etat-providence est né puis a été au pouvoir en 1945. Bien sûr, depuis, et dans les années 70 et 80, ces idées socialistes ont été attaquées puis détruites par les différents gouvernements dont le Parti Travailliste. Shankly incarne tout cela. C’est similaire à cette idée orwelienne que le socialisme est un “common decency” (NDLR : La morale commune) plus qu’une idéologie théorique. »

O! : Y a-t-il une personnalité comparable à Bill Shankly sur laquelle vous aimeriez écrire ?

D.P. : « Je dois séparer votre question. Je ne pense pas qu’il y ait un moment en football comparable à l’ère Shankly. Mais il y a plusieurs personnes sur qui j’aimerais écrire pour différentes raisons. En fait, j’ai écrit 9 livres, et deux d’entre eux (NDLR : Rouge ou Mort & 44 jours sur Brian Clough) traitent du football. Donc je n’écris pas uniquement sur le football. Je vais certainement écrire un livre sur le football. Mais je pense que sera certainement impossible de trouver quelqu’un de comparable à Shankly. Malheureusement. Mais j’espère qu’un jour, et c’est mon rêve, qu’un jeune lad ou qu’une jeune fille lise ce livre, et ait envie de devenir le prochain Bill Shankly. »

O! : Et Alex Ferguson ?

D.P. : « Oui, Ferguson est fascinant car il s’est inspiré de Shankly et l’admire beaucoup. Evidemment, il vient d’un milieu très à gauche, à Glasgow. Je pense que le Manchester United de Ferguson coïncide avec l’avénement de la Premier League, de la création du New Labour, et de ce changement drastique qu’a connu le football dans le Royaume-Uni, et en Europe plus largement. Il serait quelqu’un de fascinant, et d’intéressant sur qui écrire. Mais ce serait très différent de Red or Dead. »

Sur une idée originale de J.T.

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Paul Basse

Fondateur d'Offside ! Spécialiste de Chelsea FC. Grand amateur de Vine.

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